Agenda de l' Environnement



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Le coup de Tonnerre Chinois !

En projetant de servir dès 2006 à plus de 1 milliard d'individus du Riz Transgénique à chaque repas, la Chine va devenir le premier pays à se nourrir aux OGM! Nécessité économique oblige. Oui, mais un révolution sans précédent va transformer l'empire du Milieu en un immense Laboratoire Vivant quand les OGM reste sujets à Controverse. Comment se prépare-t-on là-bas à sauter le pas?

L'Institut national chinois de recherche sur le riz est installé dans la province du Zhejiang. En avril le champ a reçu les précieuses tiges de riz transgénique qui poussaient bien à l'abri dans les serres voisines de l'Université de Hangzhou, à 200 km au sud de Shanghai. Zhi-Tao Zhang est professeur d'entomologie à l'Institut. Il est fier de cette plantation, c'est elle qui produira l'un des premiers riz OGM du monde. Quoique plusieurs variétés de riz trangéniques soient à l'étude ailleurs en Asie –notemment aux Philippines, en Inde ou en Thaïlande- aucun de ces pays n'a encore osé leur faire franchir les murs des centres de recherche. Pionnier de son espèce, le riz chinois de Hangzhou risque de transformer aussi bien le paysage de l'agriculture chinoise que le marché mondial des OGM !
Après une quinzaine d ‘années de recherches dans les laboratoires publics, la Chine est le premier pays prêt à autoriser la commercialisation d'un riz transgénique.
Chargés de conseiller le ministère de l'Agriculture et les plus hautes instances du gouvernement qui prendront la décision finale, plusieurs chercheurs ou économistes chinois prévoient la mise en culture de ce riz par des paysans à des fins commerciales d'ici 2007, peut-être même dès 2006. Jusqu'à présent, les riz OGM chinois sont uniquement cultivés en serre ou champs d'essais, sous contrôle des scientifiques ; mais leurs concepteurs se disent prêts à passer à l'étape suivante.
« Nous avons obtenu des riz performants, testé leur innocuité pour l'environnement et terminé la phase de préproduction dans nos champs. Tout est concluant, on n'attend plus que la décision politique pour avancer vers la commercialisation » , explique Gongying Ye, directeur du laboratoire d'entomologie de l'université de Hangzhou. Il est l'un des pères du riz dit Kemingdao ( KMD), cultivé sur les parcelles de l'Institut depuis 2001. Sa particularité ? Il contient le gène Cry1ab issu d'une bactérie du sol, Bacillus thuringiensis (Bt) qui fabrique naturellement une toxine capable de venir à bout de plusieurs insectes de la famille des pyrales, prédateur de la céréale.
Ce riz sera le premier aliment de base transgénique à envahir directement les assiettes de quelque 1,3 milliard d'individus !

Un remède à la crise des rendements ?

Les scientifiques se veulent rassurants, le gouvernement a mis sur pied un comité qui se réunit deux fois par an pour statuer sur le riz transgénique. Tandis qu'en Europe la moindre parcelle d'OGM peut s'attirer les foudres des écologistes, la population chinoise n'aura probablement d'autre choix que d'approuver les décisions de l'Etat. La communauté des chercheurs et les officiels chinois ne savent pas ce que le futur réservera à ce laboratoire vivant nourri au riz transgénique, et la biodiversité.

Les craintes des anti-OGM

Les craintes se fondent sur le manque de test effectués sur la santé des consommateurs intégrant des OGM. A ce sujet, les échanges contradictoires sont nombreux, mais portés par des voix qui se font entendre dans les limites qu'impose l'Etat communiste. Au ministère de l'Environnement, Dayuan Xue fait cavalier seul en s'efforçant d'examiner les dangers potentiels des OGM . « Je n'ai pas accès à l'ensemble des résultats des tests menés sur le riz, regrette le fonctionnaire. Seul le ministre de l'Agriculture les connaît. »

L'Organisation Greenpeace Chine est l'une des plus actives, à l'instar de quelques scientifiques soutenant les recherches d'hybrides pour les magnifiques rizières de la province du Yunnan. Face à eux, la masse des biotechnologistes et les fonds du gouvernement qui a investi plus de 155 millions d'euros dans les biotechnologies agricoles (20% de l'argent consenti à la recherche sur les plantes)

La toxine fabriquée par le gène Bt est au cœur des débats. Se digère-t-elle correctement ou risque-t-elle de produire des allergies ? Cette toxine est connue et est utilisée en agronomie comme pesticide depuis les années 50. Des millions d'humains l'ont absorbée sous forme de traces, mais cette fois, la situation est différente. Fabriquée par le génome modifié du riz, la toxine se trouve à l'intérieur de chaque grain. Inévitablement, les consommateurs vont en avaler avec leur riz. Aux Etats-Unis à l'automne 2000, le maïs Bt StarlinkTM (destiné aux animaux) s'était trouvé dans la chaîne alimentaire humaine (tacos vendus dans des supermarchés). Des consommateurs s'étaient plaints de réactions allergiques… En ce qui concerne le riz OGM chinois, « une seule étude a été réalisée sur des rats nourris de riz Bt pendant trois mois » affirme Dayuan Xue, aucun effet négatif n'a été décelé. « Mais ces travaux ne sont pas suffisants pour prendre la décision de nourrir un milliard d'individus de riz transgéniques à chaque repas »

Un grand risque pour la biodiversité ?

Les scientifiques y puisent pour créer de nouvelles espèces hybrides et les écologistes craignent leur complète disparition avec l'arrivée du riz OGM. «  Les pousses transgéniques se croiseront avec le riz sauvage, ce qui risque de l'éradiquer » , craint Dayuan Xue. Selon Greenpeace Chine, du riz Bt de la province de Hebei serait déjà illégalement cultivé et vendu depuis deux ans sans que l'Etat intervienne. Les échantillons analysés par l'organisation écologiste ont été récupérés auprès de revendeurs de semences et de paysans. L'organisme a estimé au printemps dernier qu'entre 950 et 1200 tonnes de riz ont déjà contaminé la chaîne alimentaire.

En 1999, une étude de John Losey, de l'université de New York, montrait que le pollen du maïs Bt commercialisé en Amérique du Nord, peut voyager sur plusieurs centaines de mètres autour des champs et tuer les larves de papillon monarque en pleine croissance. Le riz plein de toxine Bt destiné à lutter contre des insectes spécifiques va-t-il éliminer d'autres espèces ?

« En chine, les rizières sont situées souvent en bordure de champs de mûriers sur lesquels se nourrissent les vers à soie. Il est donc légitime de se demander si les vers à soie seront eux aussi empoisonnés par le pollen du riz Bt venu se déposer sur leurs feuilles. » explique Gongying Ye, de l'université de Hangzhou. Après deux ans de recherches, le scientifique a bel et bien noté en laboratoire une hausse de mortalité des larves se développant au contact du pollen du riz Kemingdao.

Et même avec les prédateurs du riz, le pari n'est pas gagné.

En Amérique du Nord, les producteurs de plantes OGM savent que des zones tampons (semées de plantes traditionnelles, doivent servir de refuges aux insectes afin que leurs descendants ne développent pas de résistance aux toxines de la plante transgénique. Dans ces zones de plantes traditionnelles, les insectes résistants au maïs Bt peuvent s'accoupler avec des insectes qui n'y ont pas été exposés de façon à éviter la transmission de la résistance à de nouvelle génération. Cette politique a jusqu'à présent été couronnée de succès et aucune résistance n'est encore apparue chez les espèces vivant aux abord de champs de maïs Bt. Mais en Chine, où les paysans cultivent des parcelles d'un demi-hectare en moyenne, ces règles ne sont pas appliquées dans les champs de cotons Bt. « Les agriculteurs veulent tous cultiver des graines OGM. Des régions entières se retrouvent ensemencées de coton Bt à l'intérieur desquelles aucub refuge n'a été aménagé. Nous nous attendons malheureusement à y voir apparaître des résistances d'un jour à l'autre. Ce qui signifiera le retour des insectes ravageurs dans les champs de coton et l'annulation des bénéfices des OGM. Avant de cultiver du riz OGM, quel qu'il soit, il faut surtout apprendre à gérer correctement les cultures transgéniques  » décrit Dayuan Xue.

Un marché équivalent à la moitié de la planète.

Les entreprises de productions et de distribution de semences sont pressées. C'est que le bénéfice des semences « biotech » est énorme, à condition de coupler la technique de transfert de gène avec celle de l'hybridation. Les riz OGM développés dans les laboratoires universitaires ne sont pas toujours des hybrides. « Ce riz Bt transmet sa résistance à sa descendance et les paysans pourraient réutiliser les semences d'une année à l'autre s'ils l'adoptaient. Mais cela n'intéresse pas les entreprises. Aussitôt qu'une semence OGM aura obtenu le feu vert du gouvernement, les entreprises la croiseront avec leurs meilleurs hybrides. » pronostique Gongying Ye. Même en le payant cher, les paysans adopteront ce riz dopé qui, en outre, ne nécessite pas de pesticides. Ces riz à la fois hybrides et OGM deviendront dès lors de véritables poules aux œufs d'or pour l'industrie. Des compagnies privées chinoises ont déjà entamé des négociations avec les centres de recherche publics pour pouvoir avoir accès à leurs graines génétiquement modifiées. Signe qui ne trompe pas : tout un quartier high-tech de la capitale chinoise rassemble aujourd'hui quelques entreprises biotechnologies dans des immeubles flambants neufs. « Nous sommes prêts à payer des redevances à qui de droit » affirme  Mo Yun, directrice de l'entreprise de semences Da Bei Nong. Mais justement à qui verser l'argent ? Certaines semences ont été développées en partie au laboratoire canadien d'Illimar Altosaar, à l'université d'Ottawa et ont nécessité l'utilisation de brevets appartenant à des compagnies ou universités occidentales. Pour les industriels chinois la situation n'est pas claire. Devront-ils négocier les droits d'utilisation d'un brevet avec son propriétaire en Occident, ou devront-ils passer par le gouvernement ou les universités qui se chargeront de ces démarches réglementaires ? C'est la question à laquelle personne en Chine ne semble pouvoir répondre pour le moment. « Les occidentaux gardent le silence en attendant le moment opportun pour réclamer ce qu'ils estimeront leur dû » , pense Xiongying Cheng, qui a collaboré à la mise au point du riz Bt de Hangzhou et qui est maintenant installé aux Etats-Unis.
Quoi qu'il en soit, le gouvernement chinois a bien l'intention de garder le contrôle de son riz et d'éviter la main mise des compagnies étrangères sur le marché chinois, croit ce spécialiste en matière de réglementation. Pendant que les laboratoires et les ministères tentent de s'accorder sur les qualités du riz transgénique, les consommateurs, principaux concernés, sont tenus à l'écart. Une loi récente ordonne l'étiquetage des produits OGM dans les magasins. Elle touche les produits importés des Etats-Unis comme les huiles à base de soja transgénique. Mais elle n'est pas respectée. Une chose est sûre : « Les entreprises de distribution de riz n'auront pas les moyens d'effectuer la traçabilité de leurs semences. Tous les grains récoltés par les paysans risquent de se mélanger durant le transport et il sera dès lors impossible d'en distinguer la provenance. » avoue Xiongying Cheng. A vrai dire tout le monde paraît s'en moquer. Dayuan Xue a réalisé un sondage dans un supermarché de Pékin : 70% des Chinois interrogés concèdent n'avoir jamais entendu parler d'OGM et 27% en ont des notions de base. « La plupart des gens ne font pas attention à la nature des aliments qu'ils achètent. Nous prenons ce que nous trouvons dans les magasins » nous dit une étudiante de 20 ans qui n'ignore pas qu'elle fera sans doute partie de la première génération de Chinoises à nourrir ses enfants de riz transgénique.

D'ici là, et en dépit des questions d'environnement encore en suspens, la communauté internationale, avide de participer à l'essor économique du géant chinois, aura des décisions à prendre. Il lui faudra suivre la voie transgénique et reprendre les recherches OGM ou bien s'opposer au risque de perdre un marché qui équivaut aujourd'hui à la moitié de la planète. Tel est l'enjeu de la révolution OGM qui se prépare en Chine.

Extrait de Science&Vie juillet 2005